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Fables

Quand la culpabilité nous ronge

Il arrive que nous nous sentions responsables d'un événement que nous n'avons pourtant ni voulu ni provoqué. Nous repassons alors inlassablement les faits dans notre esprit :

« J'aurais dû prévoir… J'aurais dû comprendre… J'aurais pu empêcher cela… »

Comme si nous pouvions tout anticiper, tout maîtriser et protéger chacun de ce qui pourrait lui arriver.

Mais sommes-nous réellement les seuls auteurs de tout ce qui advient ?

Le conte du jardinier et de la pierre

Il était une fois un vieux jardinier nommé Gaspard. Depuis de nombreuses années, il prenait soin d'un magnifique jardin public situé au centre du village.

Un matin, une statue précieuse, placée au milieu des fleurs, fut retrouvée brisée en mille morceaux.

Aussitôt, les habitants accusèrent Gaspard :

« Tu es le gardien de ce jardin. C'était à toi de veiller sur elle. C'est donc ta faute ! »

Gaspard, abattu, baissa la tête. Une lourde pierre invisible sembla se poser sur ses épaules.

Cette nuit-là, il avait dormi profondément. Il commença à se reprocher de ne pas avoir été suffisamment vigilant.

« J'aurais dû entendre quelque chose. J'aurais dû me réveiller. J'aurais dû empêcher cela… »

Quelques jours plus tard, un enfant vint timidement à sa rencontre.

Il lui avoua qu'en courant derrière son cerf-volant, il avait accidentellement heurté la statue. Effrayé, il s'était enfui sans rien dire.

« C'est moi qui ai cassé la statue, reconnut-il. Tu n'y es pour rien. Tu peux enlever la pierre que tu portes. »

Pourtant, Gaspard en ressentait toujours le poids.

Le sage du village passa par le jardin et s'arrêta auprès de lui.

« L'enfant a provoqué la chute de la statue. Tels sont les faits. Toi, tu ne l'as pas cassée. Pourtant, tu continues à porter cette faute comme si elle disait quelque chose de ce que tu es. »

Gaspard comprit alors que la culpabilité n'a pas toujours besoin de la réalité pour exister.

Elle apparaît lorsque notre esprit se saisit d'un événement et construit un jugement :

« Tout dépendait de moi. J'aurais dû savoir. Je n'ai pas été à la hauteur. »

Nous finissons alors par confondre ce que nous avons fait — ou n'avons pas réussi à faire — avec ce que nous sommes.

Pourtant, une pensée de culpabilité n'est pas notre identité. Une erreur n'est pas la totalité de notre être. Derrière les jugements, les regrets et les souvenirs demeure en nous un espace capable de les observer.

Cet espace intérieur n'accuse pas et ne condamne pas. Il voit simplement ce qui est.

Sommes-nous les seuls auteurs de ce qui arrive ?

La culpabilité repose souvent sur une illusion : celle d'être l'unique auteur des événements.

Mais chacune de nos actions dépend d'innombrables paramètres : notre histoire, nos connaissances du moment, notre état intérieur, les décisions des autres, les circonstances et tous les éléments dont nous ignorions alors l'existence.

Cela ne signifie pas que nous ne sommes responsables de rien. Cela signifie que nous ne sommes pas responsables de tout.

Nous pouvons choisir une intention, accomplir une action et faire de notre mieux. Mais ses conséquences ne nous appartiennent jamais entièrement.

Prendre conscience de cette limite nous invite à agir avec sérieux, sans nous croire tout-puissants, et à faire confiance à une intelligence de la vie plus vaste que notre compréhension immédiate.

Et lorsque nous avons réellement mal agi ?

Il arrive aussi que nous ayons véritablement blessé quelqu'un, pris une mauvaise décision ou agi à l'encontre de nos valeurs.

Dans ce cas, nier notre responsabilité ne nous libérerait pas. Mais nous torturer indéfiniment ne répare rien non plus.

Il existe une différence profonde entre reconnaître une erreur et se condamner soi-même.

Reconnaître une erreur permet d'avancer :

  • regarder les faits avec honnêteté ;
  • reconnaître ses torts ;
  • demander pardon lorsque cela est possible ;
  • réparer ce qui peut encore l'être ;
  • comprendre ce qui nous a conduits à agir ainsi ;
  • apprendre pour ne pas reproduire le même comportement.

Se condamner, au contraire, nous enferme dans le passé. Nous ne cherchons plus à transformer notre manière d'agir : nous faisons de notre faute une identité.

« J'ai commis une erreur » devient alors « je suis mauvais ».

Or une action appartient au passé. Elle peut laisser des conséquences dont nous devons prendre soin, mais elle ne résume jamais tout notre être.

Notre responsabilité consiste à répondre justement à ce qui s'est produit,
non à nous infliger une souffrance sans fin.

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